Actualités By Raphaël Martin 400 Views

Eidos Montréal: l’entreprise libérée

Un studio montréalais de développement et de production de jeux vidéo entame un virage audacieux axé sur la croissance personnelle des effectifs ainsi que sur le décloisonnement des idées. Portrait d’Eidos Montréal (et discussion sur le courage et l’intelligence collective entrepreneuriale) en compagnie de David Anfossi.

La série des Deux Ex. Tomb Raider. Thief. Et le tout dernier, Marvel’s Avengers. Des titres qui résonnent tant chez les gamers que dans la culture populaire — et qui donnent la mesure du poids d’Eidos Montréal dans l’univers de l’industrie du jeu vidéo, tant dans la métropole qu’à l’international. À n’en point douter, la décennie 2010 aura été foisonnante pour cette (toujours) jeune entreprise (établie à Montréal en 2007), laquelle compte aujourd’hui sur un effectif de plus de 500 employés. Une croissance des plus prolifiques qui semble entraîner dans son sillage un irrémédiable besoin d’innover. « La beauté d’une entreprise comme Eidos réside dans ses effectifs, confie d’entrée de jeu David Anfossi, chef de studio. Travailler avec plus de 500 humains, c’est d’avoir un accès privilégié à 500 cerveaux capables d’initiatives, de créations et d’accomplissements. J’ai beau être un dirigeant motivé, je n’arriverai jamais par moi-même à générer autant d’idées qu’un groupe d’humains. D’où l’idée de repenser la configuration des opérations d’Eidos pour en faire une entreprise libérée. »

L’intelligence collective

C’est-à-dire ? « Partons d’un concept fort simple : les bonnes idées peuvent surgir de partout, poursuit-il. Les grandes idées et l’innovation, c’est tout sauf un apanage de boss, de dirigeants ou même de créatifs. J’aime qu’un stagiaire en poste depuis deux semaines me convoque pour me partager une idée, une vision. C’est audacieux, mais ce devrait être la norme. Cela dit, pour que les gens puissent ressentir cette impulsion (en plus de se donner la liberté de l’affirmer), il faut instaurer une façon de supprimer les barrières hiérarchiques. Les entreprises qui fonctionnent en structure pyramidale, c’est fini ! Les ressources humaines qui travaillent avec nous doivent avoir les coudées franches pour exprimer leurs idées, pour prendre des initiatives. Pour prendre de bonnes décisions pour la collectivité et pour obtenir un pouvoir sur leurs actions, sur la façon de gérer leur temps. Une entreprise libérée, par exemple, est un écosystème de travail dans lequel des initiatives sont prises à tous les paliers et qui compte sur des leaders capables de réunir des ressources internes pour créer des groupuscules de travail et de création. L’objectif est de donner à l’entreprise une réelle forme d’intelligence collective, qui se motive et se nourrit d’elle-même. »

Le courage

Le concept sur papier est fort séduisant. Maintenant, comment l’appliquer de façon pratique ? « En donnant à l’ensemble des effectifs les moyens pour atteindre des objectifs personnels, poursuit David Anfossi. En mettant la croissance et le développement de l’humain au cœur de la stratégie. Il existe autant de façon de prendre sa place au sein d’une business qu’il existe d’individus. Certains sont des créatifs charismatiques et éloquents, d’autres sont des leaders silencieux. Certains préfèrent l’ombre et chérissent l’anonymat. Et c’est parfait ainsi. Ce que nous demandons aux employés d’Eidos passe par l’amélioration continue, par le sens de la performance, par l’expertise, bien sûr, mais aussi par le courage. Le courage d’affirmer ses besoins, ses idées. De donner du feedback, de donner son avis. De partager, d’échanger. Ça peut se faire de toutes sortes de façon. Tu as une idée de jeu ? Parlons-en ensemble ! Tu veux réorganiser ton horaire et concentrer ton travail pour faire quatre jours semaines ? Plusieurs le font. Tu veux réorganiser ton espace de travail, ta routine, ton implication ? Parlons-en, il n’y a rien d’impossible si cela t’amène à grandir. M’est d’avis que c’est par là que le bonheur en entreprise s’épanouit. »

En continuelle évolution

L’idée de donner à l’entreprise cet esprit de collectivité libérée fourmille depuis un moment déjà. « Ça fait environ cinq ans que j’y pense, continue David Anfossi. Et c’est parti d’une expérience très personnelle. Étant moi-même une personne introvertie, j’ai eu par le passé l’occasion, voire la chance, de me lancer dans le vide à quelques reprises. Plus jeune, je suis parti vivre à Los Angeles sans savoir parler l’anglais ; et à 27 ans, j’ai à nouveau quitté la France pour venir vivre au Québec, et ce, avec un sac qui contenait seulement quelques paires de sous-vêtements. Ces expériences, qui m’ont chamboulé hors de ma zone de confort, m’ont transformé. Pour le mieux, à chaque fois. C’est ce sentiment de liberté que je souhaite inculquer dans la culture d’Eidos. » Et comment vont les choses jusqu’ici ? « Bien, dit-il, extrêmement bien, même. Mais on y va à un rythme raisonnable. Voilà une réorganisation que la pandémie est venue ralentir. Avec ce que nous traversons, le courage de nos employés (et de l’ensemble de la planète !) est déjà mis à rude épreuve. Alors on y va tranquillement sur les chamboulements. Le plus important, pour l’heure, est la santé mentale et le bien-être de nos équipes, de nos employés et de leur famille. C’est tout ce qui importe, et on prend soin de notre monde. Le plan de l’entreprise libérée, dans ma tête, s’effectuera sur environ cinq années, mais sans avoir d’objectif final fixe autre que de voir Eidos devenir un écosystème autonome et affirmé, capable de s’adapter aux changements, aux contextes et aux défis. Un écosystème en continuelle évolution. »